Hélène
Tatin, sœur de l’artiste.
Dans l’enfance et l’adolescence, mon frère était
doux et rêveur, mais aussi casse-cou, fugueur, révolté.
(…)
Au lycée, Robert était complètement insoumis.
Mon père était sans arrêt convoqué pour les
plaintes du directeur ou des professeurs. Un jour, il jeta un encrier
plein à la tête d’un professeur. Mais il était
excellent en dessin, peinture et allemand.
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Ce paysage
de l’enfance de Robert Tatin en Mayenne sera peint lors
de son retour en France
(1977), après vingt-huit
ans d’absence. |
| Cerisiers du presbytère,
Laval, 1979. Huile sur toile, 76 x 106 cm. |
(…)
Il lisait beaucoup. Lorsque j’étais malade, il me racontait
les voyages de Marco Polo. C’était un excellent conteur.
Il m’emmenait souvent au cinéma, voir des films d’aventures.
Il me racontait aussi la vie des insectes – fourmis, termites,
etc. (…)
Voyant que mon frère rechignait aux études et qu’il
peignait bien, pour lui donner un métier et qu’il puisse
survivre, mon père le prit comme apprenti dans la peinture en
bâtiment et dans l’art de la fresque.
(…)
Jeune homme, mon frère était très beau, très
séduisant. Après la rupture de ses fiançailles,
désespéré, il vint voir mon père à
Paris et lui annonça que pour oublier il voulait partir vers
de grands horizons sauvages. Il partit de longs mois en Algérie.
Je crois qu’il conduisit des camions dans le désert et
qu’il y fit des chantiers. Il a connu Alger comme sa poche. C’était
en 1945-1946. Là-bas il a tout économisé pour pouvoir
aller à Tahiti. Le jour
où il a pris son billet de retour en France, il s’est fait
voler tout l’argent par un pickpocket.
| Robert
Tatin, dit de l’Épine, dans les années 60. |
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Robert
Tatin de l’Épine, père de
l’artiste.
Je vois mieux ton avenir dans le pays des Artistes à
cause de ton courage, de ton opiniâtreté, à
cause de ta fidélité à la peinture et à
l’art.
(…)
Ils feront un musée de notre maison. Et j’ai
demandé une salle pour toi. Si bien que les Tatin ne
seront pas à Laval mais au musée des Tatin à
Cossé.
Lettre, non datée. Années 70.
[Ce projet de musée Tatin père et fils ne vit
jamais le jour. Et Robert Tatin père ne s’est
jamais rendu compte de l’importance de l’œuvre
de son fils, impossible à rassembler « dans une
salle ».]
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Une admiration
mutuelle mais pudique sous-tendait le dialogue qui tâchait
de s’instaurer entre père et fils, sur les questions
de l’art et de la peinture. |
Musée Robert
Tatin de l’Épine, à Cossé-le-Vivien
(Mayenne, France). La statue de Toulouse-Lautrec dans l’allée
des Géants.
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Henri
Crocq, l’ami peintre et exécuteur
testamentaire.
Ceux qui ont bien connu Tatin savent que sa peinture est
le reflet de lui-même. C’est toute sa façon
d’être, simple à l’extrême, humble
et orgueilleuse à la fois, radieuse et triste, qui peut
le mieux parler de son art. |
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1976 |
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(…)
Tatin est un figuratif
qui peint aussi l’imaginaire. C’est principalement
un peintre fidèle à la réalité extérieure.
Il n’a pas uniquement le souci de la représentation,
il exprime un sentiment qui lui est propre. Une sorte d’émerveillement
devant les choses,
des sujets triviaux aux sujets
les plus nobles.
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2003. |
| Fête nocturne,
Eluk, 1967. Gouache, 50 x 63 cm. |
(…)
Tatin était un homme incapable de concessions. Il peignait
d’abord pour lui, montrait ensuite et ne vendait qu’aux
gens qui avaient l’heur de lui plaire. C’est entièrement
qu’il a réalisé son rêve de « peindre
tous les jours », on pourrait même dire «à
toute heure du jour», n’accordant aucune importance aux
nécessités pratiques, à sa santé même.
Vivant dans des conditions précaires et sans le confort le plus
élémentaire, il a connu l’exploit de convertir toute
son énergie en réalisation picturale, à un degré
rarement atteint.
Suzanne
Bastien, amie et galeriste, l’une des
conservatrices de l’ œuvre
de Robert Tatin, Port-Vila.
Dans son journal, il écrit des choses qu’il
ne disait à personne. En particulier cette grande tristesse
d’avoir quité Tahiti.
Il n’en parlait jamais mais, dans ce journal, on a découvert
qu’il en était obsédé.
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2003. |
Suzanne
Bastien à Port-Vila, vers 1975. |
(…)
Quand je suis revenue à Port-Vila en 1974, après trois
ans d’absence en France, j’ai retrouvé Tatin très
mal en point. Il semblait l’ombre de lui-même. Après
sa grave crise en 1973 à Santo, il ne buvait plus d’alcool,
et à nouveau des litres de thé. Malheureusement, il craignait
ne jamais plus pouvoir peindre quelque chose de bon. Je ne disais rien
quand il me demandait ce que je pensais du tableau en cours. «
Tu ne dis rien parce que tu trouves que c’est de la merde, ce
que je fais » . Je lui ai répondu ce que je pensais
: – C’est toi qui crois ne plus pouvoir rien peindre de
bien sans l’alcool. C’est faux. Continue. Tu finiras ce
tableau. Le jour où il a décidé que la toile était
terminée il est venu me voir : « Le tableau est à
toi. C’est toi qui m’as aidé à le finir, il
te revient . »
Un acheteur, Nouméa.
Il peint la foule
parce qu’il est toujours seul et que cela le réconforte,
il peint la foule des marchés parce que cette foule est comme
lui, elle est simple, elle
est naïve, elle est négligée, elle est sans prétention.
Un témoin, Port-Vila.
À Port-Vila,
il recevait la visite d’acheteurs originaires de Nouvelle-Zélande,
des États-Unis, d’Australie. Son atelier était surchargé
de dessins et de tableaux mais il ne vendait qu’avec parcimonie,
même démuni. C’était sa conviction d’artiste
: certaines de ses œuvres étaient indispensables à
la progression de sa recherche.
Les religieuses infirmières
de l’hôpital Pompidou, Port-Vila.
Tatin… Il avait quelque chose… Tout le monde était
gentil, poli avec lui… Un gentleman au fond… C’était
quelqu’un…
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Témoignages recueillis en 2003. |
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Paysage balinais. Fusain,
crayon de couleur,
Carnets indonésiens, 1976-1977. |
Le répertoire.
Les adresses à Bali et en Thaïlande
témoignent des connaissances qu’il y a faites. |
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Hélène
Tatin
Il se plaisait beaucoup dans ces régions d’Asie
qu’il visitait. Il adorait Bali et sa population. Il
en profitait pour peindre. (Dans sa lettre) il me disait qu’il
ne pensait pas être en France avant trois ou quatre
mois. |
| Hélène Tatin
lors du séjour de son frère chez elle à
Ibiza (Baléares), vers 1977. |
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Un
pêcheur, Port-Vila
Il n’y a pas assez d’hommes comme lui. |
Préparation
du repas, détail. Eluk, 1971. Huile, 80 x 122 cm. |
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Robert
Casola, galeriste, autre fidèle camarade
du peintre et conservateur de ses œuvres, Nouméa.
Il espérait renouer avec sa famille mais (à
Laval) ça n’a pas marché. Alors nous lui
avons payé son billet pour Tahiti.
Avec Henri (Crocq) nous sommes restés jusqu’au
bout à ses côtés. |
| Portrait de Robert Casola,
Nouméa, 1974. Fusain, 65 x 50 cm. |
Roger Durand, ami et poète, Port-Vila.
Souvent tu nous parlais d’Alfa du Centaure !
Ce que tu as pu me casser la tête
Avec ton alpha-refuge pour artistes égarés :
Ceux qu’une erreur de trajectoire
Avait parachutés sur cette planète Terre
Au double visage d’Épouvante et de Beauté !
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in Le refuge, poème en
hommage à Robert Tatin, lu lors de ses funérailles,
Papeete, 11 juin 1982. |
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Henri
Crocq
Tatin était patient et paisible. Il se sentait comme
le moyeu autour duquel la roue tourne. Cet art de vivre dans
le présent et d’étirer le temps, les gens
sérieux pouvaient en sourire mais ils ont pu aussi
l’envier.
Sur sa tombe au cimetière d’Uranie,
aux portes de Papeete, et d’où l’on voit
la mer, cette phrase de Dorgelès : « J’ai
remis sac au dos. » |
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