1950-1957 : ces sept années passées à Tahiti, qu’il quittera pour la Nouvelle-Calédonie, n’ont cessé de hanter Robert Tatin. Il y avait eu Elisa, sa vahiné, son grand amour. Elle restera à jamais sa muse. « Les raisons du départ de Tatin sont restées mystérieuses », écrivait son ami Henri Crocq. « Incapacité de l’homme à garder dans ses mains le bonheur ? Toujours reviendra cette nostalgie d’un paradis perdu et réapparaîtront régulièrement, dans sa peinture, les images de Hamuta, le district de Tahiti où il habitait, ainsi que la figure idéalisée d’une Elisa régnant sur le vaste panorama d’un paradis imaginaire », devenu mythique.


Scènes de la vie polynésienne

Robert Tatin à Tahiti

Reflet d’un bonheur idéalisé de jeune homme dans les années 50. Bientôt cet idéal ne sera plus que « l’Eldorado banal de tous les vieux garçons », comme ironisait Baudelaire.

 

 

Robert Tatin à Tahiti. Ici avec Elisa et sa sœur Rose.
Les premiers tableaux du jeune peintre traduisent un quotidien champêtre de la vie devant la case, vie frugale qu’il cherchera toujours à retrouver, y compris aux Nouvelles-Hébrides (Vanuatu), où il vivra treize ans.

Couple tahitien et feu devant la hutte
Faré Hiau à Hamuta
Couple tahitien et feu devant la hutte, 1959. Huile, 40 x 61 cm.
Faré Hiau à Hamuta, Tahiti. Non daté. Huile, 120 x 240 cm.

C’est cette Polynésie qu’il aimera toujours représenter, où qu’il se trouve, dans des croquis et tableaux peints de mémoire ou nés de son imagination, comme cette scène reconstituée dans un village tahitien.

Tahitienne dans un faré à Hamuta
Tahitienne dans un faré à Hamuta, Tahiti, 1956. Gouache, 50 x 65 cm. MTI
Femme couchée dans le faré

Femme couchée dans le faré, Port-Vila, Non daté.
Huile sur toile, 51 x 74 cm.

Un style encore raide, aux limites du naïf.
Le peintre probablement s’en amuse.

Le bar Maurice
Portrait de Polynésienne
14 juillet à Papeete
Le bar Maurice, Tahiti, 1956.
Pastel, 50 x 65 cm.
Portrait de Polynésienne.
Non daté. Fusain, 56 x 49 cm.
14 juillet à Papeete, Tahiti.
Non daté. Gouache, 50 x 65 cm.


Couleurs des paysages :
Matisse à Tahiti

« De telles couleurs ne peuvent devenir fertiles que dans le souvenir, quand on les a mesurées à nos propres couleurs. J’espère que quelque chose va en passer dans ma peinture, plus tard. Je suis persuadé qu’il en a été exactement de même pour Delacroix avec son voyage au Maroc. C’est dix ans après qu’on en voit les couleurs dans se tableaux. »
Henri Matisse, 1931

 

Elisa, la muse

Matisse avait vu juste pour le temps de décantation de la lumière et de la couleur. Chez Robert Tatin, elles ressortiront en effet plus éclatantes dans les compositions postérieures à son premier séjour tahitien. Quant au passage à l’âge adulte, il ne semble guère avoir été opérant dans sa vie. Rien n’a pu vraiment le faire renoncer à idéaliser ce qu’il a vécu à Papeete avec Elisa, sa muse :
  « Toujours là-bas. Printemps. Toujours, toujours fleuri. C’est dans ce pays qu’on se grisait d’amour, dans le doux parfum du tiaré (…) Bien que ce bonheur soit échappé de mes regards, son doux souvenir me poursuit jour et nuit. Car malgré moi je pense encore à ce pauvre rêve de Tahiti. »

Visage à la grande auréole
Elisa, l’éternel visage. Divine ou terrienne, elle est de tous les rêves et de toutes les (trans)figurations. Le peintre a ici rassemblé dans un style volontairement naïf tout ce qu’il aimait dans le Pacifique. C’est ce visage à la grande auréole de déesse païenne qui sera choisi pour l’exposition de 1984 à Port-Vila et qui fera partie de la donation de 55 œuvres au musée de Tahiti et des Îles (MTI).
Visage à la grande auréole, Port-Vila, 1976. Gouache, 67 x 51 cm. MTI.


 

Ces vers de Baudelaire que Robert Tatin avait recopiés dans son Journal du temps de son idylle à Tahiti, il aurait pu les retranscrire encore, plus de vingt ans après.

Tahitienne assise, poitrine nue
Elisa, trois visages en médaillon
Composition à la guitare
Tahitienne assise, poitrine nue.
Non daté. Huile, 75 x 67 cm.
Elisa, trois visages en médaillon, Nouméa, 1976. Gouache, 65 x 50 cm.
Composition à la guitare, Nouméa, 1958.
Gouache, 50 x 65 cm.

Ce tableau peint à Nouméa est inspiré par l’idylle polynésienne, à la limite de la vision, comme il en peindra souvent par la suite. Le thème du bonheur avec Elisa, de l’idéal perdu dans une nature paradisiaque ressortira de plus en plus souvent à partir de fin 1960. Nature et paradis « aidés » il est vrai par ce qui deviendra malheureusement le compagnon de la solitude de Tatin : le vin rouge.

Rêves et visions

 

Tahiti, jours heureux
« Je pense à ma vie passée. Hélas, il me semble un mur entre les deux ». Pourvoyeur de ce rêve tahitien quand il peint, Tatin est lucide sur sa perte quand il écrit dans son Journal. « Que de jours et de mois et d’années – où je rêve dans ce Pacifique – à des choses impossibles » (oct. 1960).
Tahiti, jours heureux, Port-Vila, 1975. Huile, 112 x 122 cm.

Pensées sur la Terre
Ce grand tableau symbolique est une fenêtre ouverte sur l’intimité du peintre. Il y a mis tout ce qui l’enchante ou l’obsède, disposant les ingrédients comme pour un rébus. Souvenirs d’enfance, aspirations, rêves et cauchemars. Les bouteilles sont là, mais le chien et le chat aussi, et la pêche au bouchon, et les arêtes de poisson, et la guerre et la mort, et la mère qui domine le tout, et l’univers qui tourbillonne… Elisa, en robe rouge, tourne le dos.
Pensées sur la Terre, Nouméa, 1958. Huile, 72 x 101 cm. MTI-TFI.

Trois sirènes sur la plage
Tatin s’amusait parfois à produire ces improbables scènes idéalisées, visions béates dont l’ingénuité frôle – mais peu lui importait – le parfait kitsch. Sans doute ce qui comptait pour lui était de s’être rendu heureux en peignant comme un enfant plein de visions…
Trois sirènes sur la plage, Nouméa, 1969. Huile, 75 x 119 cm.


Départs

Le thème de son départ de Tahiti, en 1957, avec l’image du bateau qui l’arrache au beau rêve, reviendra longtemps dans l’œuvre de Tatin.
Carnets nouméens
 
Le dernier regard
Aquarelle in Carnets nouméens, 1960, esquisse préparatoire au tableau Départ de l’Eric de Bishop.  
Le dernier regard, croquis.
Carnets nouméens  
Carnets nouméens
Autre croquis évoquant son départ de Tahiti, Elisa pleurant au bord du quai. Carnets nouméens, 1960.  
Aquarelle pour le Départ de l’Eric de Bishop,
Carnets nouméens, 1960.

Départ d’un bateau à Papeete en 1950

Départ d’un bateau à Papeete en 1950. Non daté. Huile, 60 x 136 cm.



Papeete, le dernier voyage
 


Robert Tatin
C’est pourtant à Papeete où il est revenu en 1982 que se tiendra sa dernière exposition personnelle de son vivant. Quelques mois à peine après son retour à Tahiti, Robert Tatin meurt un soir de juin, à l’hôpital Mamao de Papeete, non loin des amis qui l’avaient aidé à effectuer ce dernier voyage et organisé son exposition.
« Tout a changé, avait-il écrit, deux mois avant de mourir. Ce n’est plus Tahiti où j’ai vécu, il y a 32 ans. Mais il faut louvoyer à travers les récifs. Et puis la page est tournée. »
La Dépêche de Tahiti, 12 mai 1982. Photo prise la veille du vernissage de son exposition à Papeete, la dernière de son vivant.

 

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